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 "Aux champs" de Guy de MAUPASSANT

         
ANOUAR1991





: 634
: 25
Localisation : saada
: 10
: 0
: 12/04/2007

: "Aux champs" de Guy de MAUPASSANT    12 - 17:26

Les deux chaumires taient cte cte, au pied d'une colline, proches d'une petite ville de bains. Les deux paysans besognaient dur sur la terre infconde pour lever tous leurs petits. Chaque mnage en avait quatre. Devant les deux portes voisines, toute la marmaille grouillait du matin au soir. Les deux ans avaient six ans et les deux cadets quinze mois environ ; les mariages et, ensuite les naissances, s'taient produites peu prs simultanment dans l'une et l'autre maison.

Les deux mres distinguaient peine leurs produits dans le tas ; et les deux pres confondaient tout fait. Les huit noms dansaient dans leur tte, se mlaient sans cesse ; et, quand il fallait en appeler un, les hommes souvent en criaient trois avant d'arriver au vritable.

La premire des deux demeures, en venant de la station d'eaux de Rolleport, tait occupe par les Tuvache, qui avaient trois filles et un garon ; l'autre masure abritait les Vallin, qui avaient une fille et trois garons.

Tout cela vivait pniblement de soupe, de pomme de terre et de grand air. A sept heures, le matin, puis midi, puis six heures, le soir, les mnagres runissaient leurs mioches pour donner la pte, comme des gardeurs d'oies assemblent leurs btes. Les enfants taient assis, par rang d'ge, devant la table en bois, vernie par cinquante ans d'usage. Le dernier moutard avait peine la bouche au niveau de la planche. On posait devant eux l'assiette creuse pleine de pain molli dans l'eau o avaient cuit les pommes de terre, un demi-chou et trois oignons ; et toute la ligne mangeait jusqu' plus faim. La mre emptait elle-mme le petit. Un peu de viande au pot-au-feu, le dimanche, tait une fte pour tous, et le pre, ce jour-l, s'attardait au repas en rptant : "Je m'y ferais bien tous les jours"

Par un aprs-midi du mois d'aot, une lgre voiture s'arrta brusquement devant les deux chaumires, et une jeune femme, qui conduisait elle-mme, dit au monsieur assis ct d'elle :

- Oh ! regarde, Henri, ce tas d'enfants ! Sont-ils jolis, comme a, grouiller dans la poussire.

L'homme ne rpondit rien, accoutum ces admirations qui taient une douleur et presque un reproche pour lui.

La jeune femme reprit :

- Il faut que je les embrasse ! Oh ! comme je voudrais en avoir un, celui-l, le tout petit.

Et, sautant de la voiture, elle courut aux enfants, prit un des deux derniers, celui des Tuvache, et, l'enlevant dans ses bras, elle le baisa passionnment sur ses joues sales, sur ses cheveux blonds friss et pommads de terre, sur ses menottes qu'il agitait pour se dbarrasser des caresses ennuyeuses.

Puis elle remonta dans sa voiture et partit au grand trot. Mais elle revint la semaine suivante, s'assit elle-mme par terre, prit le moutard dans ses bras, le bourra de gteaux, donna des bonbons tous les autres ; et joua avec eux comme une gamine, tandis que son mari attendait patiemment dans sa frle voiture.

Elle revint encore, fit connaissance avec les parents, reparut tous les jours, les poches pleines de friandises et de sous.

Elle s'appelait Mme Henri d'Hubires.

Un matin, en arrivant, son mari descendit avec elle ; et, sans s'arrter aux mioches, qui la connaissaient bien maintenant, elle pntra dans la demeure des paysans.

Ils taient l, en train de fendre du bois pour la soupe ; ils se redressrent tout surpris, donnrent des chaises et attendirent. Alors la jeune femme, d'une voix entrecoupe, tremblante commena :

- Mes braves gens, je viens vous trouver parce que je voudrais bien... je voudrais bien emmener avec moi votre... votre petit garon...

Les campagnards, stupfaits et sans ide, ne rpondirent pas.

Elle reprit haleine et continua.

- Nous n'avons pas d'enfants ; nous sommes seuls, mon mari et moi... Nous le garderions... voulez-vous ?

La paysanne commenait comprendre. Elle demanda :

- Vous voulez nous prend'e Charlot ? Ah ben non, pour sr.

Alors M. d'Hubires intervint :

- Ma femme s'est mal explique. Nous voulons l'adopter, mais il reviendra vous voir. S'il tourne bien, comme tout porte le croire, il sera notre hritier. Si nous avions, par hasard, des enfants, il partagerait galement avec eux. Mais s'il ne rpondait pas nos soins, nous lui donnerions, sa majorit, une somme de vingt mille francs, qui sera immdiatement dpose en son nom chez un notaire. Et, comme on a aussi pens vous, on vous servira jusqu' votre mort, une rente de cent francs par mois. Avez-vous bien compris ?

La fermire s'tait leve, toute furieuse.

- Vous voulez que j'vous vendions Charlot ? Ah ! mais non ; c'est pas des choses qu'on d'mande une mre ! Ah ! mais non ! Ce serait abomination.

L'homme ne disait rien, grave et rflchi ; mais il approuvait sa femme d'un mouvement continu de la tte.

Mme d'Hubires, perdue, se mit pleurer, et, se tournant vers son mari, avec une voix pleine de sanglots, une voix d'enfant dont tous les dsirs ordinaires sont satisfaits, elle balbutia :

- Ils ne veulent pas, Henri, ils ne veulent pas !

Alors ils firent une dernire tentative.

- Mais, mes amis, songez l'avenir de votre enfant, son bonheur, ...

La paysanne, exaspre, lui coupa la parole :

- C'est tout vu, c'est tout entendu, c'est tout rflchi... Allez-vous-en, et pi, que j'vous revoie point par ici. C'est i permis d'vouloir prendre un fant comme a !

Alors Mme d'Hubires, en sortant, s'avisa qu'ils taient deux tout petits, et elle demanda travers ses larmes, avec une tnacit de femme volontaire et gte, qui ne veut jamais attendre :

- Mais l'autre petit n'est pas vous ?

Le pre Tuvache rpondit :

- Non, c'est aux voisins ; vous pouvez y aller si vous voulez.

Et il rentra dans sa maison, o retentissait la voix indigne de sa femme.

Les Vallin taient table, en train de manger avec lenteur des tranches de pain qu'ils frottaient parcimonieusement avec un peu de beurre piqu au couteau, dans une assiette entre eux deux.

M. d'Hubires recommena ses propositions, mais avec plus d'insinuations, de prcautions oratoires, d'astuce.

Les deux ruraux hochaient la tte en signe de refus ; mais quand ils apprirent qu'ils auraient cent francs par mois, ils se considrent, se consultant de l'oeil, trs branls.

Ils gardrent longtemps le silence, torturs, hsitants. La femme enfin demanda :

- Qu qu't'en dis, l'homme ? Il pronona d'un ton sentencieux :

- J'dis qu'c'est point mprisable.

Alors Mme d'Hubires, qui tremblait d'angoisse, leur parla de l'avenir du petit, de son bonheur, et de tout l'argent qu'il pourrait leur donner plus tard.

Le paysan demanda :

- C'te rente de douze cents francs, ce s'ra promis d'vant l'notaire ?

M. d'Hubires rpondit :

- Mais certainement, ds demain.

La fermire, qui mditait, reprit :

- Cent francs par mois, c'est point suffisant pour nous priver du p'tit ; a travaillera dans ququ'z'ans ct'fant ; i nous faut cent vingt francs.

Mme d'Hubires trpignant d'impatience, les accorda tout de suite ; et, comme elle voulait enlever l'enfant, elle donna cent francs en cadeau pendant que son mari faisait un crit. Le maire et un voisin, appel aussitt, servirent de tmoins complaisants.

Et le jeune femme, radieuse, emporta le marmot hurlant, comme on emporte un bibelot dsir d'un magasin.

Les Tuvache sur leur porte, le regardaient partir muets, svres, regrettant peut-tre leur refus.


On n'entendit plus du tout parler du petit Jean Vallin. Les parents, chaque mois, allaient toucher leurs cent vingt francs chez le notaire ; et ils taient fchs avec leurs voisins parce que la mre Tuvache les agonisait d'ignominies, rptant sans cesse de porte en porte qu'il fallait tre dnatur pour vendre son enfant, que c'tait une horreur, une salet, une corromperie.

Et parfois elle prenait en ses bras son Charlot avec ostentation, lui criant, comme s'il et compris :

- J't'ai pas vendu, m, j't'ai pas vendu, mon p'tiot. J'vends pas m's fants, m. J'sieus pas riche, mais vends pas m's fants.

Et, pendant des annes et encore des annes, ce fut ainsi chaque jour des allusions grossires qui taient vocifres devant la porte, de faon entrer dans la maison voisine. La mre Tuvache avait fini par se croire suprieure toute la contre parce qu'elle n'avait pas venu Charlot. Et ceux qui parlaient d'elle disaient :

- J'sais ben que c'tait engageant, c'est gal, elle s'a conduite comme une bonne mre.

On la citait ; et Charlot, qui prenait dix-huit ans, lev dans cette ide qu'on lui rptait sans rpit, se jugeait lui-mme suprieur ses camarades, parce qu'on ne l'avait pas vendu.

Les Vallin vivotaient leur aise, grce la pension. La fureur inapaisable des Tuvache, rests misrables, venait de l.

Leur fils an partit au service. Le second mourut ; Charlot resta seul peiner avec le vieux pre pour nourrir la mre et deux autres soeurs cadettes qu'il avait.

Il prenait vingt et un ans, quand, un matin, une brillante voiture s'arrta devant les deux chaumires. Un jeune monsieur, avec une chane de montre en or, descendit, donnant la main une vieille dame en cheveux blancs. La vieille dame lui dit :

- C'est l, mon enfant, la seconde maison.

Et il entra comme chez lui dans la masure des Vallin.

La vieille mre lavait ses tabliers ; le pre, infirme, sommeillait prs de l'tre. Tous deux levrent la tte, et le jeune homme dit :

- Bonjour, papa ; bonjour maman.

Ils se dressrent, effars. La paysanne laissa tomber d'moi son savon dans son eau et balbutia :

- C'est-i t, m'n fant ? C'est-i t, m'n fant ?

Il la prit dans ses bras et l'embrassa, en rptant : - "Bonjour, maman". Tandis que le vieux, tout tremblant, disait, de son ton calme qu'il ne perdait jamais : "Te v'l-t'i revenu, Jean ?". Comme s'il l'avait vu un mois auparavant.

Et, quand ils se furent reconnus, les parents voulurent tout de suite sortir le fieu dans le pays pour le montrer. On le conduisit chez le maire, chez l'adjoint, chez le cur, chez l'instituteur.

Charlot, debout sur le seuil de sa chaumire, le regardait passer.

Le soir, au souper il dit aux vieux :

- Faut-i qu'vous ayez t sots pour laisser prendre le p'tit aux Vallin !

Sa mre rpondit obstinment :

- J'voulions point vendre not' fant !

Le pre ne disait rien.

Le fils reprit :

- C'est-i pas malheureux d'tre sacrifi comme a !

Alors le pre Tuvache articula d'un ton colreux :

- Vas-tu pas nous r'procher d' t'avoir gard ?

Et le jeune homme, brutalement :

- Oui, j'vous le r'proche, que vous n'tes que des niants. Des parents comme vous, a fait l'malheur des fants. Qu'vous mriteriez que j'vous quitte.

La bonne femme pleurait dans son assiette. Elle gmit tout en avalant des cuilleres de soupe dont elle rpandait la moiti :

- Tuez-vous donc pour lever d's fants !

Alors le gars, rudement :

- J'aimerais mieux n'tre point n que d'tre c'que j'suis. Quand j'ai vu l'autre, tantt, mon sang n'a fait qu'un tour. Je m'suis dit : "V'l c'que j'serais maintenant !".

Il se leva.

- Tenez, j'sens bien que je ferai mieux de n'pas rester ici, parce que j'vous le reprocherais du matin au soir, et que j'vous ferais une vie d'misre. Ca, voyez-vous, j'vous l'pardonnerai jamais !

Les deux vieux se taisaient, atterrs, larmoyants.

Il reprit :

- Non, c't' ide-l, ce serait trop dur. J'aime mieux m'en aller chercher ma vie aut'part !

Il ouvrit la porte. Un bruit de voix entra. Les Vallin festoyaient avec l'enfant revenu.

Alors Charlot tapa du pied et, se tournant vers ses parents, cria :

- Manants, va !

Et il disparut dans la nuit.
    
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