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 Lisez aussi le nouvelle raliste "La ficelle " Com

         
ANOUAR1991





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Localisation : saada
: 10
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: 12/04/2007

: Lisez aussi le nouvelle raliste "La ficelle " Com    12 - 17:28

"Sur toutes les routes autour de Goderville, les paysans et leurs femmes s'en venaient vers le bourg, car c'tait jour de march. Les mles allaient, pas tranquilles, tout le corps en avant chaque mouvement de leurs longues jambes torses, dformes par les rudes travaux, par la pese sur la charrue qui fait en mme temps monter l'paule gauche et dvier la taille, par le fauchage des bls qui fait carter les genoux pour prendre un aplomb solide, par toutes les besognes lentes et pnibles de la campagne. Leur blouse bleue, empese, brillante, comme vernie, orne au col et aux poignets d'un petit dessin de fil blanc, gonfle autour de leur torse osseux, semblait un ballon prt s'envoler, d'o sortait une tte, deux bras et deux pieds.
Les uns tiraient au bout d'une corde une vache, un veau. Et leurs femmes, derrire l'animal, lui fouettaient les reins d'une branche encore garnie de feuilles, pour hter sa marche. Elles portaient au bras de larges paniers d'o sortaient des ttes de poulets par-ci, des ttes de canards par-l. Et elles marchaient d'un pas plus court et plus vif que leurs hommes, la taille sche, droite et drape dans un petit chle triqu, pingl sur leur poitrine plate, la tte enveloppe d'un linge blanc coll sur les cheveux et surmonte d'un bonnet.
Puis un char bancs passait, au trot saccad d'un bidet, secouant trangement deux hommes assis cte cte et une femme dans le fond du vhicule, dont elle tenait le bord pour attnuer les durs cahots.
Sur la place de Goderville, c'tait une foule, une cohue d'humains et de btes mlangs. Les cornes des boeufs, les hauts chapeaux longs poils des paysans riches et les coiffes des paysannes mergeaient la surface de l'assemble. Et les voix criardes, aigus, glapissantes, formaient une clameur continue et sauvage que dominait parfois un grand clat pouss par la robuste poitrine d'un campagnard en gaiet, ou le long meuglement d'une vache attache au mur d'une maison. Tout cela sentait l'table, le lait et le fumier, le foin et la sueur, dgageait cette saveur aigre, affreuse, humaine et bestiale, particulire aux gens des champs.
Matre Hauchecorne, de Braut, venait d'arriver Goderville, et il se dirigeait vers la place, quand il aperut par terre un petit bout de ficelle. Matre Hauchecorne, conome en vrai Normand, pensa que tout tait bon ramasser qui peut servir ; et il se baissa pniblement, car il souffrait de rhumatismes. Il prit par terre le morceau de corde mince, et il se disposait le rouler avec soin, quand il remarqua, sur le seuil de sa porte, matre Malandain, le bourrelier, qui le regardait. Ils avaient eu des affaires ensemble au sujet d'un licol, autrefois, et ils taient rests fchs, tant rancuniers tout deux. Matre Hauchecorne fut pris d'une sorte de honte d'tre vu ainsi par son ennemi, cherchant dans la crotte un bout de ficelle. Il cacha brusquement sa trouvaille sous sa blouse, puis dans la poche de sa culotte ; puis il fit semblant de chercher encore par terre quelque chose qu'il ne trouvait point, et il s'en alla vers le march, la tte en avant, courb en deux par ses douleurs.
Il se perdit aussitt dans la foule criarde et lente, agite par les interminables marchandages. Les paysans ttaient les vaches, s'en allaient, revenaient, perplexes, toujours dans la crainte d'tre mis dedans, n'osant jamais se dcider, piant l'oeil du vendeur, cherchant sans fin dcouvrir la ruse de l'homme et le dfaut de la bte.
Les femmes, ayant pos leurs pieds leurs grands paniers, en avaient tir leurs volailles qui gisaient par terre, lies par les pattes, l'oeil effar, la crte carlate. Elles coutaient les propositions, maintenaient leurs prix, l'air sec, le visage impassible, ou bien tout coup, se dcidant au rabais propos, criaient au client qui s'loignait lentement : - C'est dit, mat'Anthime. J'vous l'donne. Puis peu peu, la place se dpeupla et l'anglus sonnant midi, ceux qui demeuraient trop loin se rpandirent dans les auberges.
Chez Jourdain, la grande salle tait pleine de mangeurs, comme la vaste cour tait pleine de vhicules de toute race, charrettes, cabriolets, chars bancs, tilbury, carrioles innommables, jaunes de crotte, dformes, rapices, levant au ciel, comme deux bras, leurs brancards, ou bien le nez par terre et le derrire en l'air.
Tout contre les dneurs attabls, l'immense chemine, pleine de flamme claire, jetait une chaleur vive dans le dos de la range de droite. Trois broches tournaient, charges de poulets, de pigeons et de gigots ; et une dlectable odeur de viande rtie et de jus ruisselant sur la peau rissole, s'envolait de l'tre, allumait les gaiets, mouillait les bouches.
Toute l'aristocratie de la charrue mangeait l, chez mat'Jourdain, aubergiste et maquignon, un malin qui avait des cus. Les plats passaient, se vidaient comme les brocs de cidre jaune. Chacun racontait ses affaires, ses achats et ses ventes. On prenait des nouvelles des rcoltes. Le temps tait bon pour les verts, mais un peu mucre pour les bls.
Tout coup le tambour roula, dans la cour, devant la maison. Tout le monde aussitt fut debout, sauf quelques indiffrents, et on courut la porte, aux fentres, la bouche encore pleine et la serviette la main.
Aprs qu'il eut termin son roulement, le crieur public lana d'une voix saccade, scandant ses phrases contretemps : - Il est fait assavoir aux habitants de Goderville, et en gnral toutes les personnes prsentes au march, qu'il a t perdu ce matin, sur la route de Beuzeville, entre neuf heures et dix heures, un portefeuille en cuir noir contenant cinq cents francs et des papiers d'affaires. On est pri de le rapporter la mairie, incontinent, ou chez matre Fortun Houlbrque, de Manerville. Il y aura vingt francs de rcompense.
Puis l'homme s'en alla. On entendit encore une fois au loin les battements sourds de l'instrument et la voix affaiblie du crieur;
Alors on se mit parler de cet vnement, en numrant les chances qu'avait matre Houlbrque de retrouver ou de ne pas retrouver son portefeuille. Et le repas s'acheva.
On finissait le caf, quand le brigadier de gendarmerie parut sur le seuil.
Il demanda :
- Matre Hauchecorne, de Braut, est-il ici ?
Matre Hauchecorne, assis l'autre bout de la table, rpondit :
- Me v'l.
Et le brigadier reprit :
- Matre Hauchecorne, voulez-vous avoir la complaisance de m'accompagner la mairie ? M. le maire voudrait vous parler.
Le paysan, surpris, inquiet, avala d'un coup son petit verre, se leva et, plus courb encore que le matin, car les premiers pas aprs chaque repos taient particulirement difficiles, il se mit en route en rptant:
- Me v'l, me v'l
Et il suivit le brigadier.
Le maire l'attendait, assis dans un fauteuil. C'tait le notaire de l'endroit, homme gros, grave, phrases pompeuses.
- Matre Hauchecorne, dit-il, on vous a vu ce matin ramasser, sur la route de Beuzeville, le portefeuille perdu par matre Houlbrque, de Manerville.
Le campagnard, interdit, regardait le maire, apeur dj par ce soupon qui pesait sur lui, sans qu'il comprt pourquoi.
- M, m, j'ai ramass u portafeuille ?
- Oui, vous-mme.
- Parole d'honneur, j' n'en ai seulement point eu connaissance.
- On vous a vu.
- On m'a vu, m ? Qui a qui m'a vu ?
- M. Malandain, le bourrelier.
Alors le vieux se rappela, comprit et, rougissant de colre.
- Ah ! i m'a vu, u manant ! I m'a vu ramasser ct'e ficelle-l, tenez, m'sieu le Maire.
Et fouillant au fond de sa poche, il en retira le petit bout de corde.
Mais le maire, incrdule, remuait la tte :
- Vous ne me ferez pas accroire, matre Hauchecorne, que M. Malandain, qui est un homme digne de foi, a pris ce fil pour un portefeuille ?
Le paysan, furieux, leva la main, cracha de ct pour attester son honneur, rptant :
- C'est pourtant la vrit du bon Dieu, la sainte vrit, m'sieu le Maire. L sur mon me et mon salut, je l'rpte.
Le maire reprit :
- Aprs avoir ramass l'objet, vous avez mme encore cherch longtemps dans la boue si quelque pice de monnaie ne s'en tait pas chappe.
Le bonhomme suffoquait d'indignation et de peur.
- Si on peut dire !... si on peut dire !...des menteries comme a pour dnaturer un honnte homme ! Si on peut dire !...
Il eut beau protester, on ne le crut pas.
Il fut confront avec M. Malandain, qui rpta et soutint son affirmation. Ils s'injurirent une heure durant. On fouilla, sur sa demande, matre Hauchecorne. On ne trouva rien sur lui.
Enfin le maire, fort perplexe, le renvoya, en le prvenant qu'il allait aviser le parquet et demander des ordres.
La nouvelle s'tait rpandue. A sa sortie de la mairie, le vieux fut entour, interrog avec une curiosit srieuse et goguenarde, mais o n'entrait aucune indignation. Et il se mit raconter l'histoire de la ficelle. On ne le crut pas. On riait.
Il allait, arrt par tous, arrtant ses connaissances, recommenant sans fin son rcit et ses protestations, montrant ses poches retournes, pour prouver qu'il n'avait rien.
On lui disait :
- Vieux malin, va !
Et il se fchait, s'exasprant, enfivr, dsol de n'tre pas cru, ne sachant que faire, et contant toujours son histoire.
La nuit vient; Il fallait partir. Il se mit en route avec trois voisins qui il montra la place o il avait ramass le bout de corde ; et tout le long du chemin il parla de son aventure.
Le soir, il fit une tourne dans le village de Braut, afin de la dire tout le monde. Il ne rencontra que des incrdules.
Il en fut malade toute la nuit.
Le lendemain, vers une heure de l'aprs-midi, Marius Paumelle, valet de ferme de matre Breton, cultivateur Ymauville, rendait le portefeuille et son contenu matre Houlbrque, de Manerville. Cet homme prtendait avoir en effet trouv l'objet sur la route ; mais ne sachant pas lire, il l'avait rapport la maison et donn son patron.
La nouvelle se rpandit aux environs. Matre Hauchecorne en fut inform. Il se mit aussitt en tourne et commena narrer son histoire complte du dnouement. Il triomphait.
- C'qui m'faisait deuil, disait-il, c'est point tant la chose, comprenez-vous ; mais c'est la menterie. Y a rien qui vous nuit comme d'tre en rprobation pour une menterie.
Tout le jour il parlait de son aventure, il la contait sur les routes aux gens qui passaient, au cabaret aux gens qui buvaient, la sortie de l'glise le dimanche suivant. Il arrtait des inconnus pour la leur dire. Maintenant il tait tranquille, et pourtant quelque chose le gnait sans qu'il st au juste ce que c'tait. On avait l'air de plaisanter en l'coutant. On ne paraissait pas convaincu. Il lui semblait sentir des propos derrire son dos.
Le mardi de l'autre semaine, il se rendit au march de Goderville, uniquement pouss par le besoin de conter son cas. Malandain, debout sur sa porte, se mit rire en le voyant passer. Pourquoi ?
Il aborda un fermier de Criquetot, qui ne le laissa pas achever et, lui jetant une tape dans le creux de son ventre, lui cria par la figure : "Gros malin, va!" Puis lui tourna les talons.
Matre Hauchecorne demeura interdit et de plus en plus inquiet. Pourquoi l'avait-on appel "gros malin" ?
Quand il fut assis table, dans l'auberge de Jourdain, il se remit expliquer l'affaire. Un maquignon de Montivilliers lui cria :
- Allons, allons, vieille pratique, je la connais, ta ficelle !
Hauchecorne balbutia :
- Puisqu'on l'a retrouv u portafeuille ?
Mais l'autre reprit :
- Tais-toi, mon p, y en a qui trouve et y en a un qui r'porte. Ni vu ni connu, je t'embrouille !
Le paysan resta suffoqu. Il comprenait enfin. On l'accusait d'avoir fait reporter le portefeuille par un compre, par un complice.
Il voulut protester. Toute la table se mit rire.
Il ne put achever son dner et s'en alla, au milieu des moqueries.
Il rentra chez lui, honteux et indign, trangl par la colre, par la confusion, d'autant plus atterr qu'il tait capable, avec sa finauderie de Normand, de faire ce dont on l'accusait, et mme de s'en vanter comme d'un bon tour. Son innocence lui apparaissait confusment comme impossible prouver, sa malice tant connue. Et il se sentait frapp au coeur par l'injustice du soupon.
Alors il recommena conter l'aventure, en allongeant chaque jour son rcit, ajoutant chaque fois des raisons nouvelles, des protestations plus nergiques, des serments plus solennels qu'il imaginait, qu'il prparait dans ses heures de solitude, l'esprit uniquement occup par l'histoire de la ficelle; On le croyait d'autant moins que sa dfense tait plus complique et son argumentation plus subtile.
- Ca, c'est des raisons d'menteux, disait-on derrire son dos.
Il le sentait, se rongeait les sangs, s'puisait en efforts inutiles.
Il dprissait vue d'oeil.
Les plaisants maintenant lui faisaient conter "la Ficelle" pour s'amuser, comme on fait conter sa bataille au soldat qui a fait campagne. Son esprit, atteint fond, s'affaiblissait.
Vers la fin de dcembre, il s'alita.
Il mourut dans les premiers jours de janvier et, dans le dlire de l'agonie, il attestait son innocence, rptant :
- Une 'tite ficelle ...une 'tite ficelle ... t'nez, la voil, m'sieu le Maire.
".
    
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